rennie_tenebresNé en Afrique du Sud, Rennie Airth fut correspondant de l'agence Reuter dans différents pays et notamment en Belgique, en Suisse et au Vietnam.
Après deux romans, publiés dans les années 70, il décide de se consacrer au cinéma.
Mais, il y a quatre ans, la découverte chez ses grands-parents d'un album de famille et de notes intimes de leur fils aîné tué à la guerre de 14, lui donne l'idée d'écrire un thriller dont l'un des deux personnages principaux serait un survivant de cette guerre atroce.
Rennie Airth a obtenu pour ce livre le Grand Prix de la littérature policière en 2000. Il vit actuellement entre Londres et l'Italie et parle couramment le français.

J'ai eu un mal fou à trouver un bout de biographie sur cet auteur, est il discret ou méconnu ? Pourtant son roman « Un fleuve de ténèbres » mérite un regard particulier.

Ce roman policier est un cocktail réussi. Un arôme d'un « long dimanche de fiançailles » dans l'Angleterre d' Agatha Christie, avec les méthodes débutantes qui seront celles d'une Kay Scarpetta, et l'ombre un peu timide de Sigmund Freud.

Nous sommes en 1921, dans une Angleterre estropiée par la première guerre mondiale. Il y a les blessures visibles, des familles décimées, des visages et des corps ravagés. Et puis il y a les blessures de l'âme, des soldats coupables d'avoir survécus, la mémoire polluée d'images et de situations inhumaines. On ne revient pas des tranchées comme on sort de la boucherie avec quelques steaks dans le cabas.

John Madden, inspecteur du Yard est un homme brisé par des drames familiaux avant même que la guerre ne stigmatise son capital émotionnel. Il devra pourtant faire front à un meurtrier en série particulièrement maniaque et sanglant, avec pour équipier un Billy Styles maladroit, d'une inexpérience contrastante.

Madden devra aussi se frotter aux cadors du Yard, enclins à négliger l'affaire, étiquetée comme simple affaire de cambriolage, c'est pour ça qu'on la lui laisse, alors qu'une famille entière à été massacrée. Le Yard mettra donc des bâtons dans les roues de Madden tout au long de son enquête, tout particulièrement lorsque celui-ci voudra éclairer ses intuitions d'un point de vue psychiatrique. Cette science balbutiante discrédite encore l'enquête de l'inspecteur au regard goguenard de ses rivaux. S'imposeront pourtant des méthodes rigoureuses et modernes.

En toile de fond évidemment se développe une histoire d'amour, existe t il des romans policiers sans une histoire d'amour sous-jacente ? Il faut bien humaniser l'enquêteur et laisser souffler le lecteur. Celle-ci est plaisante, elle s'impose au lecteur dans sa sincérité et sa profondeur, une douce évidence, c'est une bouffée d'air frais et d'optimisme entre quelques charniers. Point trop d'érotisme, et pourtant une réelle liberté, un réalisme contenu tout à fait réussi. Le Dr Hélène Blackwell est un clin d'œil aux femmes qui se libèrent, aux suffragettes qui prennent position dans un pays où les hommes ont disparu, car seuls les plus faibles étaient restés, et ceux qui sont revenus ne ressemblent plus à des hommes.

Le plaisir de ce roman réside tant dans son originalité que dans le style de l'auteur. J'ai adoré l'écriture de ce livre, et donc sa traduction. L'écrivain se lie d'intimité avec le lecteur très rapidement et pratique avec discrétion les apartés complices, nous livre les « soit dit en passant » et les « je n'en pense pas moins » qui traversent la pensée de ses personnages. Ce style parfois ironique crée une grande connivence avec le lecteur. C'est assez rare.

Au registre de l'intimité, et de l'expérience psychiatrique, il faut noter une autre caractéristique à ce roman, quelques chapitres çà et là nous immergent au cœur des pensées du meurtrier, nous accompagnons ses émotions démentes. Fort heureusement et assez habilement, le suspens n'est en rien gâché par ces incursions dans l'esprit du tueur, bien au contraire le dénouement sera percutant, un peu miraculeux peut-être et ce sera ma réserve sur la réussite de ce livre.

Les dernières pages sont un épilogue légèrement guimauve, mais sans doute nécessaire pour nous apaiser après tant de violence guerrière.

[Épilogue]
As-tu déjà oublié?...
Regarde, et jure par le vert du Printemps
que tu n'oublieras jamais.
Siegfried Sassoon